
Quand mon père est mort en 1973, il m'a grosso modo légué sa culture maritime et son appareil photo.
J'avais, à cette époque une dizaine d'années et autant j'étais heureux sur l'eau, autant je m'ennuyais fermement en cours théoriques de voile.
Quand le photographe s'est installé dans l'immeuble d'à côté à Seynod (au Nº 16, nous habitions au 12), je suis allé le voir avec l'appareil de papa et une question : comment ça marche ?
Henri et son épouse ont pris le temps de me montrer et de m'expliquer ce qu'était la photographie. Pour moi, à cette époque, ce n'était que l'occasion de faire des grimaces lors des réunions familiales ...
Quand je suis revenu avec mes tirages, Henri a pris le temps de commenter mon "travail" et m'a offert le livre de son fils : Eléments de technologie pour comprendre la photographie. Il l'avait paraphé ainsi : la Photographie, c'est l'Art de rien oublier.
J'ai dévoré ce livre et me souviens, plus de trente ans plus tard, de nombre de détails
Les Odesser m'ont pris à la bonne et Henri m'a non seulement appris son métier, mais il m'a donné le goût de la technologie. Son épouse m'a aussi ouvert les yeux sur la Culture en me faisant, entre autre, découvrir sa passion pour Mikis Théodorakis. Henri m'emmenait partout, m'expliquait, me corrigeait, était patient, pédagogue et me transmettait sa passion. Une veille d'exposition (la première de mes "oeuvres"), alors que j'agrandissais la photo d'une poubelle avec un chien qui levait la patte dessus, il m'a même fait pleurer, à 2 heures du matin, parce qu'il estimait que je pouvais mieux faire.
Grâce à Henri, j'ai compris qu'un appareil photo pouvait être un sésame ouvrant nombre de portes, les premières étant celles des chantiers (dont l'Hôtel de Ville) de Seynod qui se construisait. Je me suis souvent servi de cela plus tard.
J'ai réussi une fois à faire une photo meilleure que lui (bel exploit !!!). C'était l'un des premiers mariages célébrés à Seynod. Nous faisions, comme on dit, les "signatures", Henri aux gros plans, moi au cadrage "large". Le marié se trompe et ne signe pas au bon endroit, ça arrive. La mariée s'est mise à l'insulter : quel con, mais quel con ... Cadrant large mon rire n'a pas empêché que la photo soit "vendable". Sur celle de Henri, on ne voyait qu'un décolleté... Je me souviendrai toute ma vie de notre complicité à cet instant.
J'ai quitté la Haute Savoie vers l'âge de 18 ans, même à marée haute, j'y étais trop loin de la mer. Henri m'avait donné le goût de la technologie, je suis devenu ingénieur et suis capable aujourd'hui de diriger la construction de n'importe quel yacht de A à Z. Les Odesser m'ont ouvert l'esprit aux autres cultures, j'ai parcouru le monde et me suis plongé avec délice dans ses différences.
J'écris ces lignes au mouillage à Tahiti. Et ce n'est pas fini : le Pacifique Sud, la Nouvelles Zélande, la Grande Barrière de Corail, la Thaïlande, ... sont au menu (avec le Cap Horn pour mes 50 ans !!!).
Le 26 novembre dernier, au large de San Francisco, j'ai rencontré LA vague que même Tabarly avoue craindre dans le film de Dominique Pipat sur son record New York - Angleterre. Connaissant mon travail, maîtrisant la technologie de mon bateau et ayant en souvenir tout ce que j'ai vécu, lu, entendu, ... j'ai réussi à ne pas chavirer.
La navigation, c'est AUSSI l'Art de ne rien oublier.
Merci Henri

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