
En mer, peut être plus qu’ailleurs, la nourriture a beaucoup d’importance.
Tout navigateur rêve, un jour ou l’autre, d’une île surgissant de la tempête où il pourrait faire « a break in the rush », amarrer son bateau pendant quelques heures et prendre un bon repas sur une table qui ne bouge pas.
J’ai récemment fait un tel rêve, d’où ces quelques lignes. Le problème, c’est que mon rêve se finissait en cauchemar sous la forme d’une voix de casserole qui me demandait « french fries or potatoes ? ». Une HO – RREUR !!!
Comme tous les français de ma génération, j’ai passé une bonne partie de ma vie à m’empoisonner, persuadé que, de la cuisine française (la meilleure gastronomie du monde selon 150% des compatriotes de Paul Bocuse), celle faite par MA mère était encore un ton au dessus. J’ai le gros « inconvénient » de ne pas grossir, donc d’avoir peut être plus de mal que d’autres à prendre conscience de certaines choses.
Et puis un jour, à quelques encablures de Hammamet, c’est le coup de barre à cause d’une mal - alimentation.
La première réaction, c’est de remettre totalement en question ses habitudes. Du jour au lendemain, on ne change pas seulement ce que l’on ingurgite, mais aussi sa vision de la nourriture, son comportement à table, son esprit … C’est la phase dite de « décontamination. Cette phase m’a été indispensable. J’y ai été aidé par une équipière qui vomit quasiment toutes les frites ou glaces qu’elle mange, bien qu’elle les adore. Heureusement pour elle, elle est suisse, … pas belge*. Denise m’a fait redécouvrir des saveurs oubliées, de ces petites joies toutes simples telle que celle de croquer dans un fruit bien ferme. Cette phase m’a fait un bien fou au niveau physique. Mes coups de « pompe » ont disparu, je suis devenu plus endurant, mon odeur a changé … Mais la tête ? La pendaison de Judas prouve que l’homme qui se renie et brûle les siens n’est pas heureux.
D’un tempérament plutôt extrémiste (pas en politique !!!), j’ai ensuite connu une phase opposée, faite de Mac Do et de cassoulets tous plus gars les uns que les autres … L’enchaînement de ces deux phases, alliées aux aléas de la vie et aux difficultés rencontrées (merci PS !!!), m’a fait me perdre avec moi-même et pas que sur un plan alimentaire.
Heureusement, avec l’aide de la vie, de l’océan, de ceux qui vous aiment et du peu de bon sens qui sommeille en chacun de nous (si, si, … j’ai mis du temps à trouver, mais j’y suis arrivé), le juste équilibre devient une évidence.
Il y a un lien comme circulaire entre trois données : ce que l’on mange, ce que l’on fait et dans quel état mental on est.
Lors de la traversée San Francisco – Hiva Oa en décembre dernier, j’ai passé une semaine sans soleil, à manœuvrer en permanence sans jamais vraiment dormir. Pendant cette semaine, je ne mangeais pas, je m’alimentais.
Et puis un matin, le ciel a changé de couleur, le vent s’est calmé et le soleil s’est mis à briller … La tempête était passé.
Ma première réaction, moi l’affamé, a été de nettoyer de fond en comble le bateau. Ensuite, je me suis bien lavé, j’ai cuisiné, organisé une jolie table et à moins de 100 Km au Nord de l’Equateur, alors qu’il faisait près de 30ºC, j’ai enfilé un costume et une cravate. J’avais rendez vous avec moi. La Légende des Volets Clos de Dan Ar Braz avec Carlos Nunez à la flute a mis une touche de magie finale à cet instant.
Se nourrir n’est pas un mal nécessaire, c’est aussi un moyen de communier. Avec soi même, avec ceux que l’on aime, mais aussi avec ses racines.
Quand « mon Luké » m’a invité à son bord à la Grenade, alors que nous ne nous étions pas revus depuis un an à Sète, il ne m’a pas fait un discours sur la solidité du lien qui nous uni. Il a jeté simplement des oignons dans une poêle qu’il a marié avec quelques pates et un peu de viande. Et le carré de Belle De Lune est devenu, à mes yeux, le plus bel endroit du monde. Comme un Lit d’Amour est un lieu où s’expriment physiquement des sentiments, nos agapes sont devenues un hymne à l’Amitié, à la Fraternité, à ce lien unique qui lie des hommes dont le cœur bat à la même cadence quand ils regardent dans la même direction.
Manger, c’est aussi se faire accepter et dire à l’autre qu’on le prend tel qu’il est, avec ses différences culturelles. Quand avec Claude Borreau nous négocions, auprès des nomades mauritaniens, la création de Centre de Soins de Santé Primaires, rien n’était envisageable tant que nous n’avions pas présenté notre « passeport » : notre aptitude à manger, selon la Tradition, le mouton. Et je me souviendrai toute ma vie de cet ado de Ruffisque (20 Km au Sud de Dakar) qui, sortant de prison, m’a promis de retourner à l’école si je mangeais le Tieb Bou Dien comme un vrai sénégalais. Il est retourné à l’école et moi, je me suis régalé …
Partout où je vais, je me délecte de ces spécialités mangées dans les quartiers populaires. Je ne suis pas de ceux qui croient connaître la planète en connaissant le prénom de tous les chefs des Hôtels Le Méridien (hello Jean Michel). A la Grenade, par exemple, j’ai suivi les employés de la banque où je changeais mes sous lors de leur pause pour découvrir LE petit restaurant caché au fond d’une cour. A Papeete, c’est le gardien de la Marina qui m’a montré la « roulotte » de la mama chinoise. Trois jours malade à mourir, mais j’ai survécu. Dorénavant, appelez-moi « Jesus ». Les matchs de la dernière Coupe du Monde de football, je les suivais depuis les « Take Away » de Malte. Quand aux frites de la Frituur de Royers Sluis à Anvers, demandez à mon chien ce qu’il en pense. J’ai même aimé le petit déjeuner aux Bahamas. C’était artificiel, TRES nutritif, sans personnalité, … C’était les Bahamas !!!
Je dois être un mauvais marin : je n’ai pas une femme dans chaque port, « dommage pour elles » aurait dit Gainsbourg. Mais je connais, dans quasiment chaque endroit où je suis allé, un lieu où l’on peut, avec la complicité de quelques mets locaux, avoir des échanges qui permettent de mieux connaître le pays que n’importe quel cours de géopolitique. Voici une idée pour les leçons de géographie : des repas découverte où un invité parlerai de son pays.
Je crois que si Socrate avait raison quand il disait « Homme libre, toujours tu chériras la mer », il me semble que les hommes de mer se doivent de promouvoir la Liberté. Et la Liberté, c’est de se donner les moyens d’être heureux, y compris au travers de la nourriture.
Cela veut il dire que je suis devenu une sorte de Labrador gargantuesque qui sait, en plus, monter un cata à plus de 20 Kt ? Non, je fais très attention à ce que je mange, et je gère mes repas en fonction de mon activité physique. Je privilégie aussi la qualité à la quantité. Cela me permet de pas faire la fine bouche devant la salade tahitienne d’Angela et Maeva ou les lasagne de Ghanya lors mon anniversaire …
J’écris ces lignes alors que le ponton le plus proche est celui du Mac Do de Punaauia au Sud de Papeete. En près de deux mois ici, j’y ai mangé deux fois : une fois parce que j’avais envie et l’autre parce que surpris par la pluie en allant au pain, j’y ai retrouvé un copain venu comme moi s’y abriter.
Je radote certainement, mais à mes yeux, les plus belles choses sont celles que l’on partage. Donc une petite dernière pour la route : le 18 décembre dernier, via un petit mot sympa, Denise, mon équipière habituelle, m’offre pour le passage de l’Equateur, une jolie boite de chocolats qu’elle avait cachée.
Je n’en mange qu’un ce jour là, puis un autre, une fois arrivé, le soir de Noël. Le surlendemain, je pars me recueillir sur la tombe de Brel où je prends un malin plaisir à déguster un chocolat en forme d’étoile, offert par une suissesse pour saluer le chanteur belge de « l’inaccessible Etoile » enterré aux Marquises. Arrivé au musée Brel, j’apprends qu’il est fermé. Je suis d’autant plus embêté que mes chocolats fondent faute d’être mangés !!! On m’a confié la clé du musée, je suis resté tant que j’ai voulu et j’ai fini la boite de chocolat avec le maire, un ami de Jacques Brel, un ancien pilote de l’aéronavale qui en a certainement fait des vertes et des pas mures, …
Manger ou se nourrir ? L’important, c’est d’être heureux. La vie est un festin. Bon appétit !!!
Charles Château
* : malgré trois re - lectures, je suis TRES content de mon clin d’œil à ces deux peuples que j’aime tant.

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