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mardi 2 mars 2010

Coast Guards



C’est l’histoire d’une déception. Les fameux Coast Guards se sont révélés vivre sur leur réputation.


Quand je suis arrivé à la Base Aéronavale de St Mandrier, début aout 1980 (j’avais 18 ans), le Pacha m’a dit « ici, on fait aussi du sauvetage, cela devrait vous plaire… ».

J’aime tant la mer que je trouve qu’il est peu de chose plus noble que celle de donner du temps, voire de risquer sa vie, pour aller aider des marins.

J’ai, depuis toujours, étudié tout ce qui pouvait l’être sur les accidents, avaries et autres fortunes de mer et suivi les politiques de secours maritime menées par les grandes nations. Au vu de leur équipement, j’ai toujours considéré les United States Coast Guards comme étant l’Elite de l’Elite.

Quand j’étais de quart à la Tour ou au PC Opérations de la BAN, il nous est souvent arrivé de se sentir un peu coupables. Malgré tous nos efforts, nous ne pouvions pas mettre en œuvre autant de moyens que nous aurions aimé le faire. Recevant nombre de revues et notes relatives à la Marine Américaine, nous étions régulièrement envieux de nos « confrères ». A titre indicatif, les premiers sauvetages en mer, faits par des hélicoptères Dauphins (construits à côté de Marseille), l’ont été  par les Coast Guards AVANT la livraison des premiers exemplaires à la Marine Nationale.

Je suis bien entendu membre de la Société Nationale de Sauvetage en Mer et j’apprécie tout particulièrement le contact avec ces hommes qui sont généralement des marins d’exception.

Suite à une avarie de moteurs à bord de Félix le 20 avril 2008, j’ai eu l’occasion de vivre un sauvetage, mais du « mauvais côté », celui qui consiste à barrer un catamaran derrière une vedette SNSM en espérant que le patron connaît bien les passes du Grau d’Agde. Je pense donc savoir de quoi je parle.

Remontant l’Arc Antillais, de la Grenade à St Martin, nous avons été « chaperonnés » par le Centre Opérationnel de Surveillance et de Sauvetage Antilles Guyanes et avons eu tout le loisir de vivre leur professionnalisme.
A partir des British Virgin Islands, nous sommes entrés dans la Zone de Couvertures des US Coast Guards. Et là … Mieux vaut avoir un bon bateau et savoir s’en servir.

Cela commence par la radio. Partout où je suis passé dans le monde, j’ai toujours trouvé, « au bout de la VHF », un interlocuteur qui parlait une autre langue que sa langue maternel. Pas aux USA où, non seulement on ne parle qu’anglais, mais en plus sans se donner la peine d’adapter son vocabulaire ou sa prononciation aux capacités linguistiques de celui qui appelle.
Le principe de Sauvegarde de la Vie Humaine est sacré en mer. Il passe avant toute autre considération. Par exemple, la gendarmerie maritime ou nautique va commencer par vous sauver la vie avant de vous verbaliser. Pas aux Etats Unis. Voici des exemples.
Le 7 mars 2009, vers midi, nous sortons d’Ocean City aux USA dans un brouillard très dense. La visibilité est inférieure à un Nautique. Vu que nous sommes sur l’axe de navigation commerciale qui relie Panama à New York, nous sommes TRES attentifs. Toute l’électronique est allumée, nous scrutons Radar, GPS, AIS, écoutons la Radio, ... Je contacte sur le 16 les Coast Guards et leur demande un canal de dégagement pour avoir diverses informations telles que la météo. Ils me disent, dans un anglais à la « John Wayne quand il est enrhumé » de dégager un le canal 22B. Je leur explique que mon bateau, européen, a une VHF dépourvue de ce canal et leur en propose un autre. Malgré mes diverses tentatives, ils ne font que me renvoyer sur le 22B. Mon équipière, ayant été élevée dans un pays anglophone, maîtrise mieux que moi la langue des Beatles. Elle prend donc le micro, mais au bout de 20 minutes, nous renonçons. Par manque d’ouverture d’esprit, les Coast Guards venaient de participer à notre mise en danger. Ce ne sera pas la dernière fois.
Quelques jours plus tard, encore dans le brouillard, nous entrons dans Atlantic City. Tout se passe bien, nous suivons la passe au GPS, au Radar et au Compas. Une vedette USCG nous rattrape et nous ordonne de les suivre, ne comprenant pas comment nous pouvons rentrer « safety » sans leur aide. « Règle un du psychiatre : ne jamais contrarier le malade ». Donc nous les suivons. Mon instinct me dit de me méfier. Je garde donc mes distances. Je fais bien. Au bout de dix minutes, je vois, sur le Radar, la vedette censée nous guider corriger de manière significative son cap qui la menait sur des rochers.
Le 20 juin 2009, en fin de matinée, nous sortons du Canal de Cap May pour remonter la Baie du Delaware. Il y a des travaux de dragage et tout le monde fait attention : Car-Ferries, Tug Boats, plaisanciers, … Un seul bateau nous frôle à grande vitesse nous obligeant à nous approcher très près d’un banc de sable avant de réussir, par miracle, à ne pas monter sur la barge porteuse de la grue. Qui c’est ? … Les Cosat Guards, of course …
A Chincoteague, il y a un lac qui donne directement sur Ocean City et nous décidons de le prendre. Au bout de 10 heures de navigation pas évidente il y a un pont qui fait, confirmé trois fois par les Coast Guards, au moins 30 mètres (17 nous suffisent pour passer en toute sécurité).
Vers minuit, je m’approche doucement : il manque 4 mètres. Demi tour et route inverse.

Autrefois, les Coast Guards, c’était le Top of the Top. Mais depuis Clinton, l’administration américaine a décidé de faire une expérience ; on transforme des jeunes en situation difficile en « bons américains » en les faisant passer par la case Coast Guards. Uniforme, salaire, hymne américain, I Phone, prix spéciaux sur le Big Mac et respect dans le métro … La panoplie est complète. Bien entendu, une part de ces jeunes, venant de l’Amérique profonde, ignorait avant son arrivée que l’eau de mer était salée …
Grosso modo, de Miami à New York, il y a un réseau de canaux appelé l’Intra Coastal Waterway. La navigation y est aussi tranquille que sur le Canal St Martin à Paris. Pourtant, avec la complicité des US Coast Guards, 700 personnes y meurent chaque année. Deux par jours, même les jours fériés (surtout les jours fériés !). Ben Laden doit se marrer …

L’Amérique est un Grand Pays. Les Coast Guards bénéficient de « tout ce qu’il faut et même plus », que ce soit en moyens humains, logistiques, maritimes ou aérien. Il leur faut juste de retrouver le sens marin.
Pourquoi ne viendraient il pas le chercher chez nous à la SNSM ou dans nos CROSS ? Souhaitons le, la vie en mer est trop belle pour l’écourter.

samedi 27 février 2010

Tsunami

3h45, ce samedi 27 février. Je dors comme un bébé dans la cabine de Félix tranquillement au mouillage à Punaauia, au sud est de Papeete – Tahiti – Polynésie Française.

On frappe à mon hublot : c’est Michel, le voisin, qui vient me prévenir d’une alerte Tsunami.

J'allume les radios (VHF et FM), ouvre le net : c'est sérieux. Nous attendons une vague de plusieurs mètres pour 7h45 suite à un séisme de magnitude 8 à 80 Km au large du Chili.

RFO, comme lors du cyclone Oli est TRES professionnelle nous donnant toutes les informations nécessaires.

Nous devrions être touchés vers 7h45 – 8h00 par une série de vagues de 2 m de haut.

Je prends donc les mesures de protection : amarres doublées et mollies, vérification de l’étanchéité du bateau, test des moteurs. Je prépare mon gilet de sauvetage et le harnais, me fais un thermos et me prépare un méga petit déjeuner.

Comme lors du cyclone, la solidarité entre nous est belle à voir. Les dinghies passent d’un bateau à l’autre, on se parle sur la radio, on se fait un petit geste amical d’un bateau à l’autre.

J’aime cette ambiance. C’est CECI que je suis venu chercher ici. Pas cette ambiance frime des pseudos marins de certains ports de Méditerranée, par exemple, qui n’interrompent pas leur apéritif pour prendre une amarre à un bateau qui arrive.

Il est maintenant 6h20. Je suis prêt.

… à suivre.

07h30 : la vague est en train d’arriver aux Marquises à Hiva Oa, mon « cadeau de Noël (voir le récit à ce sujet). Déjà qu’en temps « normal », le mouillage d’Atuona demande deux ancres et beaucoup de vigilance …
Ici, il y a un grand monocoque (Lady K.) et un grand catamaran qui en voulant quitter le quai se sont mis en vrac. Aux jumelles, je vois des gens dans l’eau. Certainement un bout’ dans une hélice. Moralité : sur un catamaran, faut toujours faire attention à ce qui porte le nom de K. …

08h15 : ça arrive ici. 40cm de marnage pour le moment dans le Port de Papeete. A Atuona – Hiva Oa – Marquises, ils en sont à la quatrième montée. Grosse houle qui grossit … Brrrr. Ici, cool, mais vigilance. 

8h30 : nombre de bateaux sont sortis se mettre à l’abri au large. Le tsunami est en train d’arriver. Un voisin, sur un cata de 35’ avec femme et enfant en bas âge vient de larguer les amarres pour sortir. Je pense qu’il fait une erreur. La vague peut arriver maintenant rapidement et il y a déjà des « trucs » bizarres qui flottent. Le risque de se retrouver avec une vague ou une baisse des eaux au moment où il sera dans la passe n’est pas négligeable. Sans parler de celui de se prendre un bout’ ou autre dans une hélice …


10h30, les bateaux rentrent, il ya de plus en plus de musique sur RFO, l’alerte Tsunami semble passée.
Nous aurons eu une variation de 30 à 50 cm, ici sur la côte Ouest.

Pas de quoi fouetter un chat ou d’effrayer un Cat, qu’il soit Félix ou Chat – teau …

mercredi 24 février 2010

Putxxx d'Horizon


Bonjour, my name is « le Cat – Félix Le cat ».
Je suis un Cat – Catamaran ou Cat - Marrant ou encore Cat – à – marrants, car on ne s’ennuie pas à mon bord … Même quand Charles est seul.
Je suis né du crayon de Christophe Barreau (à canoniser) et, selon mon skipper, contrairement à la plupart des catamarans de grande série, je suis un vrai bateau.
J’ai eu pas mal de frères construits par Catana et quelques uns par Phisa sous le nom de Phisa 42.
J’ai été confié par mon propriétaire à une artiste Suisse allemande qui a vécu plus de 15 ans dans les montagnes du Canton du Valais et qui porte le nom de … Heidi (cela ne s'invente pas).
Une fois mis à l’eau et ayant servi au constructeur à vendre d’autres « frérots », il me fallait un Captain. Heidi est allé m’en chercher un dans ce pays où la terre se finit tant qu’elle prend le nom de « pays de la mer » (Ar Mor en breton), le Finistère.
Charles fait partie de cette race pas toujours compréhensible de gens qui ont plus de facilité à faire un nœud de chaise qu’à montrer comment le faire ou qui peuvent encore s’émerveiller devant la photo du bateau de Tabarly qui décorait leur chambre d’adolescent.
Avant d’accepter de me mener, Charles m’a fait passer un examen. C’était la tempête ce 22 février 2008 sur le Canet en Roussillon et la dame de la Capitainerie s’est étonnée de voir un bateau neuf sortir. « Promettez moi du beau temps jusqu’à Tahiti et je reste au quai pour vous inviter au restaurant, sinon … » a dit mon skipper. Examen réussi. Au cours des premières sorties, je trouvais Charles brusque et lui me trouvait « muet ». Il faut dire que son expérience du multicoque se limitait à des bateaux de course et à des catas de croisière moins excitants à barrer qu’une péniche …
Le 1er avril 2008 (je vous jure que c’est vrai), nous sommes partis tous les trois pour 2000 milles entre la France, la Tunisie, Malte et la Sicile. Dès la première nuit nous nous sommes fait cueillir par 40 Kt (72 Km/h) de mistral qui ont déclenché le déclic entre nous. Je me suis mis à bondir à près de 20 Kt (parfois même plus), je réagissais à chaque réglage. Charles m'a compris comme difficile mais sain. Depuis ce jour, (et les milles parcourus depuis ont renforcé cela), nous sommes devenus le prolongement l'un de l'autre ...
Au retour, j’ai donc été jugé « bon pour le grand voyage moyennant travaux ».
4 mois au sec au Cap d’Agde pour corriger les erreurs du constructeur, me rendre conforme au Bon De et me personnaliser.
Il a fallu refaire touts les connections électriques et électroniques, purger tous les circuits de carburant, refaire du Gel Coat qui cloquait,... J’ai reçu des panneaux solaires, un AIS (cela devrait être remboursé par la sécurité sociale tant c’est un gage de sécurité), des emménagements supplémentaires,...
La sécurité a particulièrement été soignée : ils sont deux à bord, mais j’ai 8 gilets de sauvetage, 2 VHF, 3 GPS, des lignes de vies de partout, y compris à l’intérieur des coques, 1cm au-dessus de la ligne de flottaison. Car le pire a été envisagé : outre un radeau « off Shore », les équipements de survie sont dédoublés, il y a des sacs étanches contenant des vivres, de l’eau, des vêtements, des moyens de navigation et de communication … Et pour finir, mon nom et mon Nº MMSI sont écris sous ma nacelle en rouge fluo.
Le 23 septembre 2008, au petit matin, je vole au bout d’une grue qui me rend à la mer. Je suis prêt. Alors, vers 17h00, on sort pour une petite heure de navigation, pour voir. La nuit est belle, douce, la lune nous fait un clin d’œil. Pourquoi ne pas rester encore un peu en mer ?... Je ne suis plus revenu en France métropolitaine depuis.
Là, je suis au mouillage à Punaauia, au Sud de Tahiti – Polynésie Française.
Charles qui se dit être un bon marin s’est perdu en venant … Et Denise devait certainement encore dormir car elle n’a rien vu ...
Les yeux de Denise quand elle se réveille et voit que nous sommes dans la tempête sont notre grand Bonheur à Charles et à moi et certainement la preuve que Dieu peut être bon ...
J’ai maintenant 24 323 Nm au compteur, soit 45 046 Km. Pour ceux qui ont besoin de comparaison, c’est 300 aller – retour Seynod - les Carroz, 150 aller – retour Bern – Sion ou encore 60 Paris – Marseille …
Nous sommes passés par Madère, toutes les Antilles, les BVI, les USVI, les Bahamas. Arrivés à Miami, un coup par l’Intra Coastal WaterWay – un coup par la mer, je suis allé dormir au pied de Miss Liberty à New York. Nous sommes ensuite redescendus jusqu’à Key West via (entre autre) Washington et Cap Carnaveral, avons visité l’Amérique Centrale remontant même le Rio Dulcé au Guatemala.
Panama ? Une péripétie … Pas simple, mais une péripétie. Et alors que « tout le monde » plonge vers les Galápagos à la belle saison, au travers des calmes et de deux grosses dépressions, nous, nous sommes montés jusqu’à San Francisco … Hisse et Ho, … Santiano (merci Hugues Aufray).
Nous sommes maintenant au Paradis sur terre : Tahiti. Je sais que Charles aimerait se poser un peu pour créer le PolyCat, un condensé de tout ce qu’il sait sur les bateaux, un Cat capable d’aller au Cap Horn et de bronzer au Tuamotus …
Oui, mais depuis quelque jours, il y a un peu de désordre à bord : guides nautiques, cartes marines, calculs de météo …
Hummm, ça sent les longues chevauchées sur la houle du Pacifique ça, parole de Complice. Il paraît que Vesoul et Maubeuge, c’est très beau, Il paraît aussi que les Tongas, la Nouvelle Calédonie, la Grande Barrière de Corail, la Thaïlande, ... ce n’est pas mal non plus. Et puis, Tahiti – Nouméa – Sydney, c’est naviguer dans le sillage de Tabarly, Colas et Kersauzon …
Alors, si Tabarly …
Règle première du bon bateau : on ne contrarie pas son skipper passionné …
Kénavo
Félix Le Cat

mardi 23 février 2010

Manger ou se nourrir ?


En mer, peut être plus qu’ailleurs, la nourriture a beaucoup d’importance.

Tout navigateur rêve, un jour ou l’autre, d’une île surgissant de la tempête où il pourrait faire « a break in the rush », amarrer son bateau pendant quelques heures et prendre un bon repas sur une table qui ne bouge pas.

J’ai récemment fait un tel rêve, d’où ces quelques lignes. Le problème, c’est que mon rêve se finissait en cauchemar sous la forme d’une voix de casserole qui me demandait « french fries or potatoes ? ». Une HO – RREUR !!!

Comme tous les français de ma génération, j’ai passé une bonne partie de ma vie à m’empoisonner, persuadé que, de la cuisine française (la meilleure gastronomie du monde selon 150% des compatriotes de Paul Bocuse), celle faite par MA mère était encore un ton au dessus. J’ai le gros « inconvénient » de ne pas grossir, donc d’avoir peut être plus de mal que d’autres à prendre conscience de certaines choses.

Et puis un jour, à quelques encablures de Hammamet, c’est le coup de barre à cause d’une mal - alimentation.

La première réaction, c’est de remettre totalement en question ses habitudes. Du jour au lendemain, on ne change pas seulement ce que l’on ingurgite, mais aussi sa vision de la nourriture, son comportement à table, son esprit … C’est la phase dite de « décontamination. Cette phase m’a été indispensable. J’y ai été aidé par une équipière qui vomit quasiment toutes les frites ou glaces qu’elle mange, bien qu’elle les adore. Heureusement pour elle, elle est suisse, … pas belge*. Denise m’a fait redécouvrir des saveurs oubliées, de ces petites joies toutes simples telle que celle de croquer dans un fruit bien ferme. Cette phase m’a fait un bien fou au niveau physique. Mes coups de « pompe » ont disparu, je suis devenu plus endurant, mon odeur a changé … Mais la tête ? La pendaison de Judas prouve que l’homme qui se renie et brûle les siens n’est pas heureux.

D’un tempérament plutôt extrémiste (pas en politique !!!), j’ai ensuite connu une phase opposée, faite de Mac Do et de cassoulets tous plus gars les uns que les autres … L’enchaînement de ces deux phases, alliées aux aléas de la vie et aux difficultés rencontrées (merci PS !!!), m’a fait me perdre avec moi-même et pas que sur un plan alimentaire.

Heureusement, avec l’aide de la vie, de l’océan, de ceux qui vous aiment et du peu de bon sens qui sommeille en chacun de nous (si, si, … j’ai mis du temps à trouver, mais j’y suis arrivé), le juste équilibre devient une évidence.

Il y a un lien comme circulaire entre trois données : ce que l’on mange, ce que l’on fait et dans quel état mental on est.

Lors de la traversée San Francisco – Hiva Oa en décembre dernier, j’ai passé une semaine sans soleil, à manœuvrer en permanence sans jamais vraiment dormir. Pendant cette semaine, je ne mangeais pas, je m’alimentais.

Et puis un matin, le ciel a changé de couleur, le vent s’est calmé et le soleil s’est mis à briller … La tempête était passé.

Ma première réaction, moi l’affamé, a été de nettoyer de fond en comble le bateau. Ensuite, je me suis bien lavé, j’ai cuisiné, organisé une jolie table et à moins de 100 Km au Nord de l’Equateur, alors qu’il faisait près de 30ºC, j’ai enfilé un costume et une cravate. J’avais rendez vous avec moi. La Légende des Volets Clos de Dan Ar Braz avec Carlos Nunez à la flute a mis une touche de magie finale à cet instant.

Se nourrir n’est pas un mal nécessaire, c’est aussi un moyen de communier. Avec soi même, avec ceux que l’on aime, mais aussi avec ses racines.

Quand « mon Luké » m’a invité à son bord à la Grenade, alors que nous ne nous étions pas revus depuis un an à Sète, il ne m’a pas fait un discours sur la solidité du lien qui nous uni. Il a jeté simplement des oignons dans une poêle qu’il a marié avec quelques pates et un peu de viande. Et le carré de Belle De Lune est devenu, à mes yeux, le plus bel endroit du monde. Comme un Lit d’Amour est un lieu où s’expriment physiquement des sentiments, nos agapes sont devenues un hymne à l’Amitié, à la Fraternité, à ce lien unique qui lie des hommes dont le cœur bat à la même cadence quand ils regardent dans la même direction.

Manger, c’est aussi se faire accepter et dire à l’autre qu’on le prend tel qu’il est, avec ses différences culturelles. Quand avec Claude Borreau nous négocions, auprès des nomades mauritaniens, la création de Centre de Soins de Santé Primaires, rien n’était envisageable tant que nous n’avions pas présenté notre « passeport » : notre aptitude à manger, selon la Tradition, le mouton. Et je me souviendrai toute ma vie de cet ado de Ruffisque (20 Km au Sud de Dakar) qui, sortant de prison, m’a promis de retourner à l’école si je mangeais le Tieb Bou Dien comme un vrai sénégalais. Il est retourné à l’école et moi, je me suis régalé …

Partout où je vais, je me délecte de ces spécialités mangées dans les quartiers populaires. Je ne suis pas de ceux qui croient connaître la planète en connaissant le prénom de tous les chefs des Hôtels Le Méridien (hello Jean Michel). A la Grenade, par exemple, j’ai suivi les employés de la banque où je changeais mes sous lors de leur pause pour découvrir LE petit restaurant caché au fond d’une cour. A Papeete, c’est le gardien de la Marina qui m’a montré la « roulotte » de la mama chinoise. Trois jours malade à mourir, mais j’ai survécu. Dorénavant, appelez-moi « Jesus ». Les matchs de la dernière Coupe du Monde de football, je les suivais depuis les « Take Away » de Malte. Quand aux frites de la Frituur de Royers Sluis à Anvers, demandez à mon chien ce qu’il en pense. J’ai même aimé le petit déjeuner aux Bahamas. C’était artificiel, TRES nutritif, sans personnalité, … C’était les Bahamas !!!

Je dois être un mauvais marin : je n’ai pas une femme dans chaque port, « dommage pour elles » aurait dit Gainsbourg. Mais je connais, dans quasiment chaque endroit où je suis allé, un lieu où l’on peut, avec la complicité de quelques mets locaux, avoir des échanges qui permettent de mieux connaître le pays que n’importe quel cours de géopolitique. Voici une idée pour les leçons de géographie : des repas découverte où un invité parlerai de son pays.

Je crois que si Socrate avait raison quand il disait « Homme libre, toujours tu chériras la mer », il me semble que les hommes de mer se doivent de promouvoir la Liberté. Et la Liberté, c’est de se donner les moyens d’être heureux, y compris au travers de la nourriture.

Cela veut il dire que je suis devenu une sorte de Labrador gargantuesque qui sait, en plus, monter un cata à plus de 20 Kt ? Non, je fais très attention à ce que je mange, et je gère mes repas en fonction de mon activité physique. Je privilégie aussi la qualité à la quantité. Cela me permet de pas faire la fine bouche devant la salade tahitienne d’Angela et Maeva ou les lasagne de Ghanya lors mon anniversaire …

J’écris ces lignes alors que le ponton le plus proche est celui du Mac Do de Punaauia au Sud de Papeete. En près de deux mois ici, j’y ai mangé deux fois : une fois parce que j’avais envie et l’autre parce que surpris par la pluie en allant au pain, j’y ai retrouvé un copain venu comme moi s’y abriter.

Je radote certainement, mais à mes yeux, les plus belles choses sont celles que l’on partage. Donc une petite dernière pour la route : le 18 décembre dernier, via un petit mot sympa, Denise, mon équipière habituelle, m’offre pour le passage de l’Equateur, une jolie boite de chocolats qu’elle avait cachée.

Je n’en mange qu’un ce jour là, puis un autre, une fois arrivé, le soir de Noël. Le surlendemain, je pars me recueillir sur la tombe de Brel où je prends un malin plaisir à déguster un chocolat en forme d’étoile, offert par une suissesse pour saluer le chanteur belge de « l’inaccessible Etoile » enterré aux Marquises. Arrivé au musée Brel, j’apprends qu’il est fermé. Je suis d’autant plus embêté que mes chocolats fondent faute d’être mangés !!! On m’a confié la clé du musée, je suis resté tant que j’ai voulu et j’ai fini la boite de chocolat avec le maire, un ami de Jacques Brel, un ancien pilote de l’aéronavale qui en a certainement fait des vertes et des pas mures, …

Manger ou se nourrir ? L’important, c’est d’être heureux. La vie est un festin. Bon appétit !!!

Charles Château

* : malgré trois re - lectures, je suis TRES content de mon clin d’œil à ces deux peuples que j’aime tant.

jeudi 18 février 2010

Marins d'eau douce

Je suis issu dʼune famille où, depuis des générations, les hommes se passent, de père en fils lʼAmour de la Mer. Ils se transmettent aussi un peu de cette science nécessaire pour faire avancer ces merveilleux objets de communion avec elle que lʼon nomme « les bateaux ».

Quand jʼétais enfant, tout virement de bord raté ou tout nœud mal fait me valait dʼêtre traité de « Marin dʼEau Douce ». Plus tard, que ce soit en tant que moniteur de voile, skipper ou simple ami / parent / collègue de travail, jʼai, à mon tour, affublé du même

qualificatif ceux et celles qui ne partageaient pas ma passion selon les règles de lʼart.

Et puis, en 2002, je suis devenu aussi un professionnel des voies fluviales et des canaux. Sur ma propre péniche de commerce, en deux ans et demi, des Pays Bas à Sète, jʼai parcouru plus de 33 000 Km et ai franchi plus de 4 000 écluses.

Avec mon équipage nous avons connu les crues de la Saône à Pontailler, les glaces à

Digoin, le brouillard à Maastricht ou les écluses bondées des polders néerlandais,...

La nuit venait de tomber le 1er septembre dernier quand jʼai engagé Félix, le catamaran

que jʼai en charge, dans lʼécluse aval de Gatun, la première du Canal de Panama dans

le sens Atlantique – Pacifique. Quand le cargo qui nous précédait a remis en marche son énorme hélice, nous avons été aspirés et nous nous sommes mis en travers, à 5 nœuds, droit vers les charnières de la porte aval droite qui attendaient nos poupes comme une mâchoire géante attendrait sa proie.

Dans ces moments-là, il est trop tard pour réfléchir. Seul le travail fait avant et lʼexpérience comptent. Ayant lʼhabitude des reflux entre autre du Canal du Nord, jʼai remis le « fauve » sur ses rails et nous avons éclusé normalement. On mʼavait dit que le Canal de Panama était difficile avec un bateau de plaisance. Une américaine lʼa même qualifié de « scarry » quelques minutes avant notre appareillage. Entre les remous dans les écluses, les courants qui vous emmènent à 5 nœuds dans lʼarrière du cargo qui vous précède ou le pilote qui se trompe et fait que le bulbe du cargo suivant sʼarrête à 1m50 de vos panneaux solaires, oui, le Canal de Panama a été à la hauteur de sa réputation.

Pourtant, Félix en est sorti sans une égratignure et le « chef » de nos « liners » qui font passer deux bateaux de plaisance par semaine, nous a félicité pour la douceur du passage nous apprenant que jamais ils nʼavaient eu aussi peu de travail sur les amarres qui maintienne le bateau au milieu de lʼécluse.

Si ce catamaran est un bon bateau que je commence à bien connaître, il est indéniable que mon expérience du fluvial a fait la différence. Merci à toutes ces fois où je me suis « raté » - mais avec un bateau en acier de 6mm, comme merci pour tous les conseils donnés gratuitement par des vieux mariniers dont tous ne savaient pas lire mais qui portent en eux une connaissance séculaire des choses de la Voie dʼEau. Tout cela nous a permis de faire que ce passage du Canal sera lʼune des plus riches expériences de ce début de voyage qui nous a déjà emmenés au travers de lʼAtlantique, sur les Antilles, les

Iles Vierges, les USA de New York à Key West, le Bélize ou la jungle du Guatemala …

Dorénavant, jʼutiliserai le terme « Marin dʼEau Douce » uniquement pour complimenter quelquʼun qui a su faire la quintessence dʼun ensemble hétérogène de savoirs liés au bateau.

Charles Château

A bord de Félix




samedi 13 février 2010

Le Rêve Fait l'Homme

Nous sommes dimanche 31 janvier 2010, il est 18h00 ici, au mouillage de la Marina de Punaauia à Papeete – Tahiti – Polynésie française.

Il y a quatre semaines pile, j’appareillais de Rangiroa – Tuamotus – Polynésie Française pour la dernière partie d’une navigation qui m’a amené, au-delà des océans, au-delà du temps et au-delà de moi même dans ce que nombre de personnes considèrent comme le Paradis.

Je n’ai pas la prétention, alors que cela fait moins d’un mois que j’y suis, de porter un jugement « tranché » sur ces îles dont rien que le nom frôle déjà le mythique. Olivier de Kersauzon, qui connaît l’endroit depuis plus de 40 ans et qui y vit depuis quelques temps, ne s’y risque que sur la pointe des pieds dans son dernier livre Ocean Song. Ocean Song, chacun devrait le lire tant il pousse vers la modestie et donne envie de se bouger pour accomplir ses rêves.

J’ai raconté dans « Rendez Vous » mon journal de bord entre San Francisco et Hiva Oa aux Marquises. Ce récit est à la disposition de ceux qui le souhaitent sur simple demande par mail : contact@captain-charles.com

Pour résumer : en 1978, avec mon copain Philippe, nous avons écrit un poème :

Un beau jour toi et moi

Nous quitterons Paris

Et son éternel Brouhaha

Pour cette Ile qu'est Tahiti

Ces quatre lignes ont orienté ma vie. Parti le 23 septembre 2008 du Cap d’Agde, avec mon équipière qui m’a laissé seul face au Pacifique et à moi même fin novembre 2009, nous en avons vécu des choses, dont les récits seront probablement publiés prochainement. Là encore, la boite : contact@captain-charles.com permet de garder le contact.

Je reprends donc où j’en étais : jeudi 24 décembre en fin de journée, dans le mouillage d’Atunoa – île de Hiva Oa – Marquises – Polynésie Française.

Le premier mot qui me vient à l’esprit quand je pense à mes premières minutes sur la Terre qui a envouté Gauguin, Brel et les autres est : « accueil ». A peine débarqué, je n’ai pas eu besoin de faire du stop pour aller au village. Une voiture s’est arrêtée et m’a déposé.

Mon premier « rêve » après 26 jours de mer était un vrai café sur une table qui ne bouge pas. Bien entendu, je n’avais sur moi que des US $ et des Euros. Pas de soucis « tu passeras payer quand tu auras changé tes sous » m’a dit le patron du bar et d’ajouter « la part de gâteau, c’est pour moi ». Un gâteau breton, par un aveyronnais je crois marié à une tahitienne offert aux Marquises … Quel beau cadeau de Noël …

Il est clair que le fait d’arriver dans ce petit village seul sur un cata de 42’ à cette époque m’a simplifié les choses. Je ne suis pas allé frapper à la porte du journal local, j’ai juste fait ma déclaration d’entrée à la gendarmerie. Mais à ma grande surprise, j’ai été pris à partie pour me dire « c’est vous qui … ». Pourtant mon arrivée n’était pas très glorieuse : j’ai pensé à tout sauf à baisser les dérives, ce qui rend Félix, au-dessous de 3 Kt, aussi manœuvrant qu’une savonnette sur une patinoire. Je m’en suis aperçut dans la passe où, après une figure digne d’un commentaire de Nelson Montfort, j’ai donc fait demi-tour avant de revenir « comme un chef », dérives baissées et bateau bien manœuvrant, mouiller au fond de la baie. Je vois que je n’ai pas été honnête dans le précédent récit car je n’ai pas mentionné cette péripétie …

Aux Marquises tout le monde se dit bonjour et tout le monde parle à tout le monde en toute simplicité. Jacques Bel a choisi l’île de Hiva Oa car il y était « Jacques » et pas « Brel ». Il n’y a pas non plus de volonté de profiter du touriste, pas de communication exploitant le fait que le chanteur et le peintre y soient les héros locaux. Leurs tombes sont entretenues, tout comme les musées qui leur sont dédiés. Mais quasiment pas de panneaux les indiquant, pas de publicité, ni d’affiche …

Le Père Noël ne m’a pas apporté de gadget inutile, de ces choses futiles que donne cette société qui fait de nous avant tout des cons – sommateurs.

J’ai passé le réveillon en bonne compagnie : Félix, un bon cassoulet, Amadeus sur le DVD et moi. Nous étions bien tous les 4, même si le cassoulet avait le mauvais côté des choses (à moins que ce ne soit le plus beau ?). La nuit était claire, je me suis fait une prolongation de la Flute enchantée dans le cockpit.

J’étais épuisé, mais je n’arrivais pas à dormir …

Le lendemain, j’ai réussi à me connecter sur le Web. Qu’il a été bon ce moment où l’icône « activité mail » du Macintosh s’est mise à bouger comme Travolta dans la Fièvre du Samedi Soir (tu te souviens Phil ?). Des messages par dizaines dont certains que je garderai très longtemps dans l’ordinateur et toute ma vie dans mon cœur.

Je suis resté le vendredi 25 à bord à dormir. J’ai eu quand même le droit à une petite manœuvre, mon ancre avait chassé et celle du voisin encore plus. Donc la distance de sécurité n’y était plus …

J’ai préservé Félix dans les tempêtes, ce n’est pas pour l’abimer maintenant.

C’est marrant d’ailleurs comme ma relation avec ce bateau a changé. Tout à l’heure, j’ai vu un homme prendre avec délicatesse un bébé dans ses bras. Il s’est comporté comme moi dorénavant avec le bateau : une tendresse virile. La force au service de la douceur …

Cela m’a amené à une question TRES intime que j’hésite à lever ici : je suis curieux de savoir quel amant le Pacifique a fait de moi …

Samedi 26, je suis parti de bonne heure. Je suis allé rendre visite à Jacques et à Paul. Ensuite gendarmerie pour les formalités, puis le musée Gauguin (il faut que j’y retourne y passer au moins une journée complète) et l’Espace Jacques Brel.

Ce lieux était fermé jusqu’au lundi, mais on m’a donné la clé de ce hangar où les complices des travaux masticatoires de l’homme du Plat Pays, avec la complicité de Dassault, ont restauré son avion et aménagé un espace qui ressemble plus à un bric à brac qu’à un musée.

Quelques images, l’avion, un vieux projecteur (Jacques Brel avait ouvert un cinéma gratuit pour les habitants de Hiva Oa), de la musique, … Le joyau de ce lieu, c’est ce qu’il se passe dans votre cœur quand vous lisez par exemple cette merveilleuse phrase : « … un homme c’est fait pour être mobile, un homme c’est fait pour bouger ». J’ai souffert parfois de mes traits assez fins et j’ai cherché à les compenser par une soi-disant « virilité » plus stupide qu’autre chose. Lire ces mots, ici, après ce voyage … Je ne me suis jamais autant senti homme. Il est aussi très émouvant d’entendre Brel chanter « avec le vent du Nord … écoutez le chanter, le Plat Pays qui est le mien » et de se dire qu’il repose à flan de montagne, sur une île sans plaine et que sa tombe est abritée par une haute montagne des vents … du Nord.

A midi, je suis allé boire un verre et payer ma dette du café du 24 décembre. Un sourire, quelques mots et c’est un repas de poisson partagé avec Catherine et Alain, un couple de néo retraités qui se sont offert la Polynésie comme un second voyage de noces. Les premières personnes avec qui je parlais vraiment depuis longtemps. Et en français. Et de sujets qui font battre mon cœur …

Leur gentillesse et le lien qui nous unit à jamais, a posé un joyau sur ma route que je voulais directe jusqu’à Tahiti : Rangiroa, où nous avons convenu de nous retrouver en début 2010.

Après un check de Félix et la préparation de la navigation du lendemain (un peu plus de 500 Nm tout de même à faire – Marseille / Tunis), j’ai retrouvé, à la nuit tombée, Catherine et Alain à un spectacle de danses folkloriques.

L’histoire racontée par le spectacle est très belle. Les jeunes hommes et les jeunes filles doivent se connaître via un oiseau qui a besoin d’espace pour voler et donc permettre à chacun de trouver sa chacune. Pour cela, les filles « agrandissent le Ciel » par des danses « aériennes » et les hommes font se réduire la terre en l’enfonçant de leurs coups de pieds …

Le spectacle va commencer. Au loin, on entend le bruit du groupe électrogène qui alimente l’ensemble de gros projecteurs qui éclairent la scène, une sorte de mini stade de foot entouré de murets – gradins.

Le spectacle est à peine commencé qu’une rumeur parcours l’assistance. Le temps que l’on nous explique que l’ordre des choses n’est pas celui des ancêtres qui vont se manifester d’une manière ou d’une autre et la lumière s’éteint.

Agitation, on court un peu dans tous les sens, des flambeaux sont allumés et le spectacle reprend, mais sans la lumière électrique.

Et puis le spectacle est interrompu par quelqu’un qui demande un silence complet afin d’apaiser les esprits.

Pendant 5 à 10 minutes, c’est le silence quasi absolu et, dans ce silence, par des regards, des sourires, des petits gestes, chacun partage avec l’autre ces instants de communion.

Lumière, musique, danses et re rumeurs ; le silence n’a pas été assez long, les anciens vont se fâcher définitivement nous assure-t on. Une fumée blanche. Non, ce n’est pas un nouveau Pape, mais le groupe qui rend l’âme … définitivement !!!

Avec Alain, nous ne trouvons pas les mots pour décrire ce que nous ressentons. Lors de ses derniers vœux en tant que Président de la République, François Mitterrand a déclaré : « je crois aux forces de l’Esprit ». Après une telle soirée, difficile de ne pas l’approuver …

Je rentre à l’annexe en « taxi clandestin » dans le coffre d’un 4x4. Une fois à bord, j’ai du mal à savoir si je dors ou si je pense. Dans mon esprit des images s’enchaînent. Je serai capable de décrire chaque détail de ce jour de 1978 où nous avons écrit avec Philippe le poème qui m’a amené ici, je me souviens de la couleur du pullover du prof, de Chantal qui était devant nous et de la jolie Sophie qui regardait Philippe comme moi un cata de 50’. Chacun son truc …

En quittant mes amis après le spectacle, j’ai dit que je comptais aller au Culte dimanche matin et partir dans la soirée, voire lundi.

Ma nuit et mes rêves sont remplis de filles toutes plus belles les unes que les autres et dansant le tamouré, d’hommes virils frappant le sol et me disant de venir danser avec eux car nous sommes faits non pas du même bois mais de la même eau. Je les entends avec leur accent lire NOTRE poème. Et ils disent qu’un beau jour Toi et Moi nous n’irons pas qu’à Hiva Oa mais à Tahiti …

Dimanche matin, la météo n’est pas bonne, il pleut, mais il y a derrière la digue l’horizon et le Sud qui m’attendent.

A 10h00 locale, sous des trombes d’eau, je pars. J’envoie la GV comme ne l’ai jamais envoyée, d’une volée. Il y a 20 Kt de vent un peu de Houle du Nord qui grossie au fur et à mesure que l’on s’éloigne. Une heure plus tard, « tout dessus », je fonce à 10 Kt et plus sous un soleil radieux au milieu des rochers du Sud de l’île. Il n’y a pas que le soleil qui est radieux. Moi aussi et Félix avec moi.

Le soleil se couche alors que les Marquises se sont estompées. Je suis de nouveau « chez moi », en pleine mer. Et je suis bien…

Après un lundi sans trop de vent et donc beaucoup de barre et de manœuvres, j’aperçoit au petit matin un voilier dans mon Nord avec qui j’arrive à établir un contact VHF en français. Cela fait plus de 10 jours qu’il est parti de là où je vais : Rangiroa. J’apprendrai, une fois arrivé à Tahiti, qu’il aura mis près de 20 jours pour faire ce que j’aurais fait en moins de 5. Félix est un bon bateau.

Il paraît qu’il faut prendre des résolutions quand la nouvelle année arrive. Donc, nous avons tenu une réunion avec Félix. Je parle bien du bateau, je le confirme …

Au lever du soleil, ce mercredi 30 décembre, nous avons décidé de finir l’année, avec la complicité du vent qui passe NNE pour 15 à 20 Kt, 40 dans les rafales, en beauté. En force mais avec néanmoins beaucoup de sagesse, nous fonçons vers Apataki. Grains ? Nous réduisons. Ca se calme ? Nous renvoyons la toile. Jamais le bateau ne ralenti sur cette houle qui semble être faite pour lui. C’est une longue glissade sans fin, un peu comme un coït empli de tendresse. Nous sommes trois à avoir envie de se faire du bien : le bateau, la mer et moi. Je ne laisse au pilote automatique le soin de barrer que pour manger ou dormir un peu, tant est grand mon Bonheur.

Les plus belles choses sont celles que l’on partage mais j’avoue que rares sont ceux avec qui j’aimerais partager ce moment précis. J’en vois peu à cet instant. Bien sur, avant tout toi, sans qui ce voyage n’aurait pas eu lieu. Mais aussi mon complice (entre autre) des retours en deux roues des concerts de Starshooter et celle qui ne s’est pas contenté de me donner une fille. Elle a été la première (la seule ?) à me faire assez confiance pour venir m’aider, au mois de novembre, entre Jersey et Guernesey, à affaler le Foc, par 45 Kt de vent et des creux de plus de 4m, sur la plage avant agitée et glissante de Pen Duick III. Marie Laure est (ou était ?) quand même une sacré nana : gagner une régate de Hobbie Cat 16 le 1er mai et accoucher le 7 juillet … Ca mérite le Guiness des records.

Quand la nouvelle année arrive sur Greenwich, il est encore 14h00 ici. Nous passons entre les îles du Roi George que nous ne voyons pas.

10 heures plus tard, Félix bondit dans 2010 à 12 - 15 Kt sur un toboggan de vagues éclairées par la Pleine Lune. Cela commence bien et ce sera comme cela toute l’année, et plus car affinité.

Bien entendu, on ne peut pas aller vite et ne pas arriver trop tôt … Il est environ 4h00 quand nous nous trouvons devant la passe Nord de Apataki. Cela va être ma première rentrée dans un Lagon Polynésien. Les années précédentes m’ont prouvées que je sais faire du bateau. Donc j’affale tranquillement, range, me fait un méga petit déjeuner en attendant que le soleil se lève. Je prends aussi le temps de relire les conseils de Kersauzon. Penser qu’ils ont fait des trucs pareils, lui, Tabarly et Colas, en 1968 – 69, sur Pen Duick IV, avec le matériel qu’ils avaient, me remet à ma place, juste ma place.

A 5h00, après un gros grain à 40 Kt juste dans la passe, je suis dans la Lagon d’Apataki. Pas évidente la rentrée. Des dauphins m’ont montré le centre de la passe et sont partis quand j’ai traversé un champ de patates, sortes de concrétions de corail qui affleurent à la surface de l’eau et que l’on ne voit pas forcément …

Je cherche un mouillage au Nord. Rien. Je pars au Sud, à la voile où je cherche, sans succès, un mouillage fiable et une trace de vie. Quand quelqu’un me répond sur la VHF, c’est pour me dire que tout est « mort » ici jusqu’à mercredi (nous sommes vendredi 1er janvier 2010) et qu’il vaut mieux aller sur Rangiroa, ce que je comptais faire le lendemain.

Quand je me présente devant la passe, c’est le flux, la marée qui descend. Une fois de plus mon expérience fluviale m’est utile. Je ne me sers des moteurs que pour guider Félix au milieu des coraux et autres obstacles. Le courant est si fort qu’il m’éjecte à plus de 7 Kt vers le large.

Le 1er janvier, c’est férié. On se détend et on fait ce que l’on préfère avec ceux que l’on aime. Je ne contrarie pas les traditions. Je passe donc ma première journée de 2010 avec mon copain Félix à naviguer sous un beau soleil, sur une belle mer, dans du vent du Nord au près bon plein. Respect des traditions toujours, je me présente de nuit devant la passe Nord Est de Rangiroa, la passe Tiputa. L’entrée n’est pas simple en raison du courant, mais elle est très bien balisée avec des bouées, des cardinales et des amers d’alignement. Un vrai cas d’école de navigation comme on en trouve habituellement en Bretagne. Comme dirait ET : « Maison… ».

Je mouille vers 1h00 du matin et vais m’effondrer dans ma cabine.

Au lever du soleil et du capitaine, je vois que j’ai posé Félix devant un hôtel et une plage digne d’un catalogue touristique.

Je mets le Dinghy à l’eau dont le moteur neuf refuse de démarrer et pagaye donc jusqu’à la plage où j’apprends que je suis à 5 Km du village. Pas la peine de faire du Stop, la première voiture qui passe me récupère.

Rangiroa, c’est l’atoll dans toute sa splendeur. Un cercle de corail ouvert par des passes avec un espace de rêve au milieu.

Je vais y rester deux jours, mangeant avec Catherine et Alain que je retrouve avec joie, rencontrant les gendarmes qui vont me parler de la situation sociale sur place, échangeant avec un responsable de l’aviation civile, me faisant inviter dans une famille à manger le porc polynésien …

Mais dans toute relation amoureuse, il y a un moment où il faut passer aux actes. Et moi, je courtise depuis de longues années une Dame dont le nom est un appel au délice : Tahiti.

Dimanche soir donc, vers 18h00, les moteurs de Félix tournent comme des horloges et me sortent du Lagon de Rangiroa environ une heure plus tard. Nous entamons la dernière étape d’un long voyage vers le but d’une Vie.

Vers 1 heure du matin, nous avons fini de contourner l’île. Je mets le Cap directement sur Tahiti et lâche les chevaux … Toute la nuit nous marchons très bien, gérant les grains en faisant un peu plus d’Est que nous regagnons quand le vent repasse sous les 20 Kt en mettant 20º de plus à l’Ouest. Les manœuvres s’enchainent comme dans un ballet, tout est à sa place, surtout moi.

Une bulle anticyclonique « cas d’école » nous arrête pendant une petite heure au lever du soleil. J’en profite pour aller dormir. J’ai roulé le génois et juste embrayé un moteur. Nous avançons à 1Kt. Il n’y a pas de logo Air France (ni Air Tahiti Nui, pardon les amis / amies) sur Félix …

Lundi 4 janvier 10h00, la « famille » est là. Le Guardian de l’Aéronavale me survole. Vu que je les contacte par VHF, ils reviennent me faire un passage comme dans les films et m’apportent une bonne nouvelle : tant que je ne serai pas en vue de Tahiti, j’aurai de belle conditions de vent, avec juste quelques grains. Vive la Marine …

En fin de journée de ce lundi, en effet, un grain comme j’en ai rarement vu me cueille. Il y a tant d’eau qui tombe que je ne vois plus à 100m et qu’un saut, mis sous la bôme, se rempli en quelques secondes. Mais le reste du temps, c’est vraiment une navigation agréable.

Vers 22h00, alors que je grignote un morceau, à tout hasard, je branche le poste FM. Je scanne les fréquences et nous basculons dans un autre monde : la musique polynésienne envahie Félix. Dès lors mon cœur bat la chamade. Dormir m’est impossible. Je passe de la radio aux étraves, des étraves au Radar, j’essaye de grimper dans le mat pour voir …

Et puis, alors que le vent nous a joué quelques misères en passant Sud Ouest, à 4h00 du matin, Tahiti est là !!! Droit devant. Je crie tant ma joie que l’on a dut l’entendre à Sion, Loudéac, Fort de France, Pomerols ou sur les pentes enneigées des Carroz.

Le vent tombe, nous avançons à 2Kt … Je m’en fous. Je ne suis plus dans le temps, je suis dans l’Espace. Accroché à un bout, je me glisse dans l’eau et me fait tirer par Félix. Je me douche, me fait beau (tout au moins propre), je range le bateau, nettoie ce qui est déjà nickel …

Au lever du soleil, je suis à moins de 5 Nm de la côte, 20 de l’entrée du port. Requins mis à part, je pourrais y aller à la nage.

Les Radios FM emplissent le bateau d’airs nouveaux et d’accents qui coulent comme le miel. L’horoscope mérite le Grand Prix radiophonique: "poissons, certains d'entre vous en allant à la pêche attraperons de beaux poissons", "vierges, quand le soleil reviendra, faites attention à ne pas oublier votre chapeau", "Taureau, pour certains, pas de soucis d'argent, mais pour les autres, faites attention à ce que vous dépensez", "Capricorne, parlez clairement"... J'adore.

Comme annoncé (l’aéronavale c’est le Top), Tahiti et sa haute montagne me protègent du vent. Ce n’est donc qu’à 15h30, contact établi avec la Tour de Contrôle du Port de Papeete que j’affale les voiles. A 16h00 précises, nous franchissons les passes. Je suis seul à rentrer, je prends donc tout « le lit », passant entre les bouées au ralenti.

Tout au long de ma vie, j’ai fait de belles choses. Les difficultés, les coups tordus, les balles même, ne m’ont jamais empêché de faire ce que je pensais être le bien. Pourtant, c’est la première fois que je suis vraiment fier de moi.

J’aurais mis trente ans pour réaliser ce rêve. Dans les passes je chante Piaf :

Non, rien de rien de rien,

Non, je ne regrette rien

Ni le bien qu’on m’a fait

Ni le mal

Tout ça m’est bien égal …

Mon regard se tourne vers le Nord Est. Pendant une fraction de seconde, je vois une montagne pleine de neige. Un homme sort sur le balcon de son chalet et me regarde. Certain qu’il m’entend, je lui crie « Philippe, NOUS l’avons fait ».

Je chante aussi une version toute personnelle de la Marseillaise écrite la nuit précédente :

Allons disciple de Tabarly

Le Jour de Joie est arrivé

Les voici enfin franchies

Les passes de Papeete

Entends tu depuis la plage

Le son des Ukulélés ?

Ils te disent qu'après ce long voyage

La Vie ne fait que commencer

Je me suis amusé à écrire deux versions pour le dernier couplet. Une que je pourrais copier ici mais que je trouve fade et une autre … disons plus empreinte de « philosophie » et du mythe du navigateur solitaire succombant au charme des vahinés …

Dérives baissées (je fais rarement deux fois la même gaffe), je contourne le récif de corail. Pour aller au mouillage, je dois couper les axes de la piste de l’aéroport de Tahiti Faa, ce que m’autorise à faire la Tour. Je navigue tranquillement contemplant le manège des avions, saluant les gendarmes, les pêcheurs, les pagayeurs, …

Le sourire semble être monté en série sur les gens d’ici.

A 17h30, après un contact d’une des dérives avec une patate de corail suite à l’arrêt du moteur bâbord (sympa Volvo) je suis au mouillage à Punaauia. Devant moi : Moorea.

J’aurais mis un mois avant de finir ce récit. Volontairement, j’ai voulu digérer tout cela, m’en conserver la primeur.

En écrivant le début de ces quelques pages, je comptais parler de mes premières impressions, de mon « débarquement », des premières rencontres …

Ceci fera l’objet du troisième volet de mes aventures : « Ia Orana Charles ».

Nana (« à bientôt » en polynésien).